Le Livre des talismans et des amulettes

Hors ligne Pascal
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Le Livre des talismans et des amulettes

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Le Livre des talismans et des amulettes
LECOUTEUX, Claude
Table of contents

DU MÊME AUTEUR CHEZ LE MÊME ÊDITEUR
CHEZ D’AUTRES ÊDITEURS
TRADUCTIONS
Page de titre
Remerciements
Page de Copyright
Sommaire
Introduction
Première partie - UNE TRADITION PEU CATHOLIQUE
CHAPITRE I - DES MOTS « TALISMAN » ET « AMULETTE » ET DE QUELQUES DÉFINITIONS
I. AMULETTES
II. TALISMANS
III. CHARACTERES
IV. LIGATURES ET PHYLACTÈRES
V. BREVETS, BREFS, BILLETS ET LETTRES
NOTES
CHAPITRE II - AMULETTES ET TALISMANS DANS LA CULTURE MÉDIÉVALE
I. LES GRANDS TRAITÉS
II. LA POSITION DE L’ÉGLISE MÉDIÉVALE
NOTES
CHAPITRE III - DE QUELQUES AMULETTES ET TALISMANS CHRÉTIENS
NOTES
CHAPITRE IV - LA MÉDECINE AMULETTIQUE ET TALISMANIQUE
I. DANS L’ANTIQUITÉ
II. AU MOYEN ÂGE
III. LE TRAITÊ DES LIGATURES PHYSIQUES DE COSTA BEN LUCA
IV. MÉDECINE ASTROLOGIQUE
V. LE TRAITÉ DES SCEAUX DU PSEUDO-ARNAUD DE VILLENEUVE
NOTES
Deuxième partie - UTILISATION DES AMULETTES ET FABRICATION DES TALISMANS
CHAPITRE I - LES AMULETTES
I. AMULETTES SIMPLES
II. AMULETTES DOUBLES
III. AMULETTES POURVOYEUSES, SIMPLES ET DOUBLES
IV. AMULETTES COMPLEXES
V. LES SUPPORTS
VI. DE L’AMULETTE AU TALISMAN
NOTES
CHAPITRE II - LA FABRICATION DES TALISMANS
I. LES CHAÎNES DE SYMPATHIE
II. LES CONNAISSANCES NÉCESSAIRES
III. GÉOGRAPHIE ASTROLOGIQUE
IV. LA LUNE
V. COULEURS, TEINTURES ET ENCRES
VI. LES SUPPORTS
VII. PRÉPARATION PHYSIQUE
VIII. LES INGRÉDIENTS ET LES ACCESSOIRES
IX. LES FUMIGATIONS
X. PRIÈRES, INVOCATIONS ET CONJURATIONS
NOTES
CHAPITRE III - L’UTILISATION DES AMULETTES ET DES TALISMANS
I. OÙ ET COMMENT PORTER UNE AMULETTE ?
II. LES TALISMANS DES LIEUX
III. AMULETTES ET TALISMANS : UNE RÉPONSE À TOUT
NOTES
ADDENDA
INDEX
BIBLIOGRAPHIE


Introduction

« Amulette », « talisman », peu de mots sont aussi nimbés de mystère, et nous renvoient avec autant de force au surnaturel, au monde des contes et légendes. D’emblée, « amulette » évoque une protection contre toutes sortes d’attaques, et « talisman » nous plonge dans les arcanes de l’Orient. On songe à des bagues ou à des épées merveilleuses, on imagine ces héros prédestinés qui mènent leur quête à bien et triomphent de tous leurs adversaires grâce à l’objet qu’ils ont reçu, trouvé ou conquis. C’est le monde des Mille et une Nuits qui s’entrouvre ! Mais si l’on jette un regard autour de soi et si l’on voyage, on constate que l’usage des amulettes et des talismans ne s’est pas perdu et qu’il n’est pas réservé à des peuples primitifs et animistes. Quelle que soit la religion de l’homme, ils sont présents, ici sous la forme de gris-gris, là sous celle de médailles pieuses, ailleurs sous celle d’une main ou d’une dent. Notre XXIe siècle croit toujours en leurs vertus, quoi qu’on en dise ! En Europe, on place fréquemment un Saint-Christophe dans sa voiture, tandis qu’en Extrême-Orient les chauffeurs de taxi suspendent un talisman à leur rétroviseur intérieur, et l’on peut acheter des talismans dans tous les temples japonais où ils remplacent souvent les tickets d’entrée ! L’orientaliste Henri Massé rapporte ceci :

« Comme en Europe, l’automobile donne aux amulettes une nouvelle vogue. Il y a quatre ans, j’ai remarqué dans plusieurs autobus de Téhéran des coquillages (qoss-è gorbé) et des figurines de plomb ; au bouchon des radiateurs des voitures privées, on voyait souvent un œil de mouton séché (nazar-qorbâni), des boules de terre ou de verre bleu (kodji-âbi) ; certains conducteurs d’autobus portaient au bras droit un étui contenant un grimoire ou quelque texte coranique 1… »

Les porte-bonheur sont encore nombreux, du fer-à-cheval à la patte de lapin en passant par le muguet du 1er mai et au trèfle à quatre feuilles. Au Japon, le jour de l’an, on achète dans les temples le hamaya, une flèche dont le pouvoir est de mettre en fuite les mauvais esprits ; les Sept déités du bonheur (Shichifukujin) représentées dans un bateau sont un porte-bonheur efficace ; citons aussi l’Inu-hariko, un chien de papier mâché qui non seulement porte chance mais assiste les femmes en couches, et l’Akabeko, une vache ou un bœuf fait de la même matière, qui a le pouvoir d’éloigner le malheur. Autrefois, il y en avait bien d’autres, comme la corde de pendu ou un cœur d’hirondelle en Europe, le cœur d’un héros ou d’un brave en Mandchourie 2 ; en Alsace, « la semence du dieu Wodan », nom donné à des objets néolithiques, était un porte-bonheur 3 ; en Poitou, un tison du feu de la Saint-Jean préservait de la foudre 4 et les paysans limougeauds mettaient du sel sur la tête des bœufs menés à la foire « afin que personne n’ait le droit de leur porter un mauvais sort ». En 1897, l’abbé Noguès note :

« D’aucuns s’attachaient sur la poitrine, sur le ventre, sous les aisselles, ou suspendaient au cou tout un régiment de mots cabalistiques: abracadabra, agla, garnaze, Eglatus, Egla, etc., ainsi que des amulettes ou des talismans magiques, astronomiques, galvaniques, magnétiques, omnigénériques enfin, fortement encore à la mode, n’en déplaise aux progressistes 5 ! »

Bref, chez tous les peuples du monde, amulettes et talismans sont fort répandus sous mille formes différentes 6.
Une certaine presse, aussi bien en France que dans d’autres pays, est remplie de réclames pour des médailles du bonheur, de croix bénéfiques, etc. En août 2000, on trouvait en France, dans les kiosques à journaux, une revue accordant une place importante aux talismans, indiquant, entre autres choses, comment en confectionner un, comment le porter et avec quels effets. La définition avancée était la suivante :

« Le talisman est à la fois un récepteur et un émetteur d’ondes et de fluides bénéfiques, un isolateur contre les ondes maléfiques. Il ne peut agir que dans un but justifié, il ne sert qu’à de bonnes actions et en aucun cas à de mauvaises. Son action résulte d’une association de lettres, de dessins et de formules bénéfiques spécifiques à un domaine particulier. C’est la représentation graphique symbolique de votre souhait ou de votre désir 7. »

Ensuite, la revue signale qu’il faut porter le talisman sur soi, ce qui ressemble à une lapalissade, qu’il est strictement personnel, ne peut être prêté ou donné, ce qui, nous le verrons, contredit allégrement toutes les croyances anciennes. Bref, suivez le mode de fabrication indiqué en utilisant les figures représentées :

« Sur une feuille blanche ou, de préférence, sur une feuille parchemin (?), tracez un cercle d’une dizaine de centimètres de diamètre à l’encre de chine noire. Le cercle délimite l’espace sacré de votre vœu. Copiez, suivant l’exemple ci-dessous, la formule magique à l’intérieur et dessinez le sceau de Salomon (deux triangles inversés). À l’intérieur de l’étoile, dessinez le graphisme qui correspond à votre souhait. »

Ces indications, sans aucune valeur scientifique ou magique, sont des fragments de diverses doctrines ésotériques, mais elles sont intéressantes parce qu’elles nous donnent un aperçu de ce que sont devenues des croyances anciennes, adaptées à l’évolution des mentalités et de la science. Il existe aussi sur le marché des ouvrages aux titres fabuleux et extrêmement révélateurs de la façon dont on peut exploiter la crédulité de nos contemporains qui, en l’occurrence, sont éminemment semblables aux hommes des temps passés.
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Il est nécessaire de retourner aux sources si nous voulons retracer l’histoire des amulettes et talismans au Moyen Âge.
Cette histoire se perd dans la nuit des temps. Les hommes préhistoriques portaient des amulettes au cou, et celui dont on a retrouvé naguère le cadavre dans les Alpes, à la frontière du Tyrol et de l’Italie, et que l’on a appelé Ötzi, avait au cou un sachet de cuir contenant divers objets. Dans des sites néolithiques de l’âge du bronze et du fer, on a découvert des oursins fossiles percés d’un trou de suspension, ce qui témoigne de leur utilisation comme amulettes, et, il y a quelques décennies, on rencontrait dans la région de Clermont-Ferrand des paysannes qui en portaient sur la poitrine comme porte-bonheur. Une légende arabe affirme qu’Ève gardait sur elle les noms auxquels les démons étaient forcés d’obéir, afin qu’ils lui fussent une sauvegarde. Les témoignages les plus anciens viennent d’Orient et du Moyen-Orient. Les Perses, les Chaldéens, les Égyptiens, les Grecs et les juifs furent de grands « consommateurs » de ces objets 8. Tout le monde connaît les scarabées, les cordelettes nouées 9, le pilier djed et les amulettes appelées Œil d’Horus et oudjat, qui vous protégeait du mauvais œil et qui se retrouve curieusement sur les bagues de sorciers auvergnats 10. Chacun sait que les Hébreux confectionnaient des amulettes représentant des figures de dieux ou des astres, des anneaux magiques, — qu’ils avaient sur eux des fragments de parchemin ou de papyrus sur lesquels étaient tracés des caractères sacrés ou des versets des Livres saints. En Égypte et en Chaldée, les talismans correspondaient aux sept grands génies planétaires qui régissaient la terre et ses habitants. L’archéologie a mis au jour de très nombreuses amulettes et talismans, que ce soit en Mésopotamie ou en Europe, sceaux de toutes sortes, intailles, gamahées, c’est-à-dire des pierres avec une gravure naturelle, bractéates 11, etc. En reconstruisant Saint-Pierre-de-Rome, on découvrit dans la tombe de Marie, épouse d’un certain Honorius, une mince plaque d’or avec, écrits en caractères grecs, Michael, Gabriel, Raphael et Uriel. Dans une tombe milanaise, on trouva un anneau avec ANANIZAPTA 12, formule bien connue par ailleurs. Le clergé d’Aix-la-Chapelle offrit à Napoléon Ier le talisman que Charlemagne portait au cou lorsqu’on ouvrit son tombeau, en 1166. Seffrid, évêque de Chichester en 1159, possédait un Abraxas 13, aujourd’hui conservé à la cathédrale de la ville, et tout le monde se souvient du roi Louis XI dont le chapeau s’ornait d’une multitude de médailles saintes destinées à le protéger des maladies et des maléfices. Les souverains et les généraux ottomans portaient des tuniques talismaniques 14…
Curieusement, malgré le développement des études historiques sur la vie quotidienne et les mentalités, amulettes et talismans ont été abandonnés aux ésotéristes, aux occultistes et aux charlatans qui n’en favorisent pas la compréhension, mais offrent à un lectorat déjà convaincu une nourriture spirituelle faite d’affirmations péremptoires. Cela vaut non seulement pour le Moyen Âge mais aussi pour les siècles suivants. Dans son excellent panorama de la culture populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles, Robert Mandrou, par exemple, consacre un chapitre aux sciences occultes et à la sorcellerie, mais un seul paragraphe aux grimoires qui, justement, nous ont transmis des informations capitales 15, alors que la seule étude globale de la magie, celle de Richard Kieckhefer, réserve un long développement aux amulettes et aux talismans et considère les reliques en tant que tels 16.
Ce délaissement d’un terrain d’enquêtes fructueuses est-il bien étonnant ? À vrai dire, non, car certains esprits étroits et imbus d’une pseudo-connaissance ont disqualifié de tels sujets. D’un ukase dédaigneux, ils les ont bannis de la recherche scientifique et taxent l’universitaire qui se risque à en traiter de « passéiste », de « folkloriste », de « rêveur » ou pis encore, les attaques ad hominem remplaçant l’argumentation. Or ceux qui réagissent ainsi prétendent faire de l’histoire des mentalités. Il suffit pourtant de porter ses regards vers ce que font nos voisins pour constater qu’ils ont, eux, saisi l’intérêt de ces sujets, notre bibliographie en témoigne.
Pour l’histoire des mentalités et de la vie quotidienne de nos ancêtres, les amulettes et les talismans apportent un complément d’une grande richesse, très révélateur des réactions de l’homme face à l’adversité, au malheur, à la maladie et à la mort, révélateur également d’une vision du monde ainsi que des espoirs et des désirs. Quand tous les moyens « normaux » ont échoué, l’être humain se tourne vers le surnaturel et la magie. Des relevés de fréquences nous en apprennent long sur les affections les plus redoutées et sur les peurs. Ne voit-on pas encore aujourd’hui des malades, désespérés par l’impuissance de la science à les guérir, se tourner vers l’ultime recours d’un pèlerinage ou d’un saint ? Ne pas tenir compte de ces données et se contenter de gloser sur les analyses et les commentaires d’autrui, traiter des gestes ou des représentations comme s’ils étaient totalement déconnectés de l’irrationnel, c’est rester aveugle au dire des documents. Hélas, beaucoup ne prennent pas la peine de les lire et projettent leurs propres fantasmes sur ce qu’ils croient en savoir.
De ces documents, il faut dire quelques mots. Pour l’Antiquité, jusqu’au Bas-Empire, les sources sont essentiellement l’archéologie et les papyri magiques grecs, l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, puis les écrits des Pères de l’Église. Sur le Moyen Âge proprement dit, nous disposons, jusqu’au XIIe siècle inclus, du dire des pénitentiels et des écrits cléricaux avec, çà et là, quelques textes relevant de la littérature savante — herbiers, lapidaires, codex de médecine et de pharmacie. À partir des premières années du XIIIe siècle, nous assistons à une multiplication de textes traduits de l’arabe et remontant eux-mêmes bien souvent à des traditions gréco-égyptiennes ou chaldéennes. Peu à peu s’amplifie le nombre des traités sur les amulettes et les talismans, et leur croissance est littéralement exponentielle jusqu’à la fin du XVIe siècle, véritable âge d’or de l’irrationnel, si l’on en juge par ce biais. Est-ce un hasard si l’Histoire du docteur Faust paraît en 1587, elle qui reflète symboliquement les préoccupations d’un siècle inquiet de ses propres hardiesses et rongé par ses contradictions, engagé dans l’avenir mais encore tributaire du passé ?
Les Occidentaux du Moyen Âge ont connu toutes sortes d’amulettes et de talismans et la connaissance que nous en avons provient essentiellement de la littérature cléricale, des traités d’histoire naturelle (herbiers, lapidaires) et de médecine, des inventaires et des règlements enfin 17. En 1263, les statuts de l’Hôtel-Dieu de Troyes disent que nulle religieuse ne doit porter d’anneaux ni de pierres précieuses, si ce n’est quand elle est malade. En 1380, Charles V possédait « une petite boîte à l’intérieur de laquelle pendaient à une chaînette deux pièces en or bonnes contre le venin, à savoir : une petite tête de serpent noire nommée lapis Albazahan, et un petit osselet blanc carré ». Jean de Troyes rapporte qu’au moment de son exécution, en 1475, le constable de Saint-Pol se tourna vers l’un des moines qui l’assistaient et lui dit : « Bon père, voyez cette pierre que j’ai longtemps portée au cou et que j’ai fort aimée pour ses grandes vertus. Elle protège de tout venin et préserve de toute pestilence. »
Les inventaires des nobles évoquent fréquemment des objets talismaniques. Celui de Charles V cite « une pierre, enchâssée dans de l’or, qui guérit de la goutte, sur une des faces de laquelle est entaillé un roi et sur l’autre, des caractères hébraïques ». Celui du duc de Bourgogne, daté de 1414, décrit une coupe godronnée avec, au fond, « une licorne et d’autres choses contre le poison ». Celui du duc de Berry, fait en 1416, compte « une pierre dorée, appelée banzac, pour préserver du venin, pendant à trois chaînettes d’or ». Les grands seigneurs redoutaient manifestement d’être empoisonnés et, en 1483, Charlotte de Savoie possédait un bracelet orné de pierres contre le poison. Mais ceux qui dressèrent les inventaires ne disent pas toujours de quoi protégeait l’amulette. Dans celui de Charles V est évoqué un fermail d’or garni de quatre rubis et de quatre diamants, à pendre sur la poitrine, portant écrits les noms des Rois mages. Des reliques faisaient office d’amulette — Jeanne d’Évreux portait, pendue à sa ceinture, une pomme d’argent en contenant — ainsi que des médailles, comme celle des ducs de Bourgogne, « un petit rondelet d’écaille de licorne taillé à l’image de Notre Dame qui tient son enfant ».
Dans les temps plus récents, des documents sont aussi fournis par les enquêtes des ethnographes. Au XVIIe siècle, des médailles de la comète étaient considérées comme de puissants phylactères ; l’avers représentait une comète avec la date, 1680, le revers, l’inscription suivante : « La comète menace les mauvaises choses / aie confiance en Dieu / Il fera ce qu’il faut. » La tradition populaire veut qu’un collier d’ambre passé au cou d’un enfant protège celui-ci des convulsions, des maux de gorge, de la coqueluche, et que la pierre appelée trochite mette à l’abri des sorts et des maladies. Serti dans de l’or et porté à la main gauche, le péridot met en fuite les démons et les spectres. Jusqu’au début du XXe siècle, les bergers des Cévennes croyaient que les galets de variolite préservaient leurs troupeaux de la clavelée et ils les pendaient au cou de leurs moutons dans de petits sachets de cuir, quand ils prenaient la draille pour monter à l’estive. En Italie, pour se protéger des mauvais sorts, on faisait des amulettes de corail, qui figuraient une main fermée à l’exception du petit doigt et de l’index qui, étendus, forment des cornes. Vignon, médecin du duc d’Orléans, prescrit encore dans son Essai de médecine pratique pour l’usage des pauvres gens de la campagne, publié en 1745, « des amulettes contre les fièvres, que l’on pend au cou ». Il y a un peu plus d’un siècle les Bretons accrochaient une étoile de mer au-dessus du lit des enfants en proie aux « terreurs nocturnes », c’est-à-dire aux cauchemars.
Il est évident qu’il est aujourd’hui impossible de recenser toutes les formes d’amulettes et de talismans de l’Antiquité au Moyen Âge, cela prendrait une vie entière puisqu’il faudrait, entre autres choses, dépouiller tous les écrits médicaux. Il existe d’autres difficultés: leur identification exacte. Pline, par exemple, parle d’une amulette qui chasse le sommeil, ce qui peut se comprendre ainsi : elle vous préserve de l’endormissement. Mais quand il dit d’une autre qu’elle facilite la dentition, en est-ce bien une ? Nous touchons ici aux limites de la définition. Et lorsque nous examinons les textes, nous rencontrons toujours la même difficulté, à savoir des objets appelés amulettes, qui ne sont ni des protecteurs ni des préservatifs, mais des auxiliaires magiques, des pourvoyeurs qui vous procurent certains avantages.
Paul Sébillot cite plusieurs coutumes rentrant dans la catégorie des phylactères, c’est-à-dire des moyens de protection autrefois appelés « préservatifs ». Au XVIe siècle, une araignée vive enfermée dans une noix et suspendue au col préservait de la fièvre. À la Renaissance, on attachait un ail sauvage au cou de la brebis qui mène le troupeau, ce qui était censé empêcher l’attaque des moutons par les loups. Pour être préservé de la peur, on portait sur soi une dent de loup ou l’œil droit desséché de cet animal, et contre les maléfices, les Berrichons avaient un os de taupe sous l’aisselle gauche ou une tête de lucane placée au cordon du chapeau. En Haute-Bretagne, une patte de lapin ou de lièvre était bonne contre les maux de dents. Dans la Creuse, on passait des coccinelles au cou des enfants en guise d’amulettes.
Les plantes ont aussi fourni leur contingent à ces pratiques. Au début du XIIIe siècle, Gervais de Tilbury signale qu’une branche d’agnus castus placée sous l’oreiller préserve des visions fantastiques. En Bretagne, le port d’une fleur d’ajonc écartait les lutins tandis que, dans la Beauce, une petite branche de frêne et un morceau d’écorce d’orme cousus dans un gilet vous mettaient à l’abri des maléfices des sorciers. En Saintonge, les bergères passaient au cou de leurs moutons, le matin de la Saint-Jean, un bouquet de feuilles de noyer, ce qui s’opposait aux manigances des maléficiers…
Peu à peu, le talisman a supplanté l’amulette dans les consciences, celle-ci étant considérée comme rudimentaire ou primitive sur l’échelle de la magie. Un sondage sur internet révèle la présence de 56 700 références pour les amulettes contre 222 000 pour les talismans! « Talisman » semble être devenu le nec plus ultra des objets magiques, comme en témoigne sa récupération dans divers domaines, que ce soit dans celui du roman ou de l’art, de Walter Scott à Paul Sérusier. « Talisman » est aussi le nom d’un bateau qui naviguait vers 1883, et le nom d’un fonds de placement lancé par une banque française en 2003 ! On cherchera vainement l’utilisation semblable du vocable « amulette » ! C’est le nom d’un groupe rock pour enfants et un jeu interactif (La Quête de l’amulette).
L’étude présente prolonge et précise ce que nous avons écrit dans Le Livre des grimoires. Nous commencerons par examiner les aspects culturels et linguistiques du sujet, puis nous nous pencherons sur les aspects pratiques, l’utilisation des amulettes et la fabrication des talismans. Notre but est de permettre de découvrir ces objets singuliers, sur lesquels courent beaucoup d’erreurs, et de montrer leur complexité et leur ancrage dans les mentalités.
NOTES
1
H. Massé, Croyances et Coutumes persanes, Paris, 1938, t. 2, p. 326 sq.
2
N. Baïkov, Dans les collines de Mandchourie, Paris, 2000, p. 253.
3
E. Montelle et J.-L. Kieffer, L’Ondine de la Nied et autres contes, Lille, 1995, notice sur la Kutscherplatz.
4
L. Pineau, Le Folklore du Poitou, Paris, 1892, p. 500.
5
Abbé Noguès, « Pratiques empiriques », in La Tradition en Poitou et Charente, Paris, Niort, 1897.
6
Sur les anciens Turcs et les Bulgares, cf. J. Ivanov, Livres et Légendes bogomiles (aux sources du catharisme), Paris, 1976, p. 322 sqq.
7
Rituels, Magie et Sorcellerie, hors série, août 2000, p. 2.
8
Cf. L. Robert, « Amulettes grecques », Journal des savants, 1981, pp. 3-44.
9
J. Wolters, « Faden und Knoten als Amulett », Archiv für Religionswissenschaft 8 (1905), pp. 1-22 ; W. von Bissing « Ägyptische Knotenamulette », Archiv für Religionswissenschaft 8 (1905), pp. 23-27.
10
A. van Gennep cité par C. Seignolle, Contes, Récits et Légendes des pays de France : Provence, Corse…, Paris, 2003, p. 6971 sq.
11
K. Düwel, « Buchstabenmagie und Alphabetzauber : Zu den Inschriften der Goldbrakteaten und ihrer Funktion als Amulette », Frümittelalterliche Studien 22 (1988), pp. 70-110.
12
Cf. C. Lecouteux, Le Livre des grimoires : de la magie au Moyen Âge, Paris, 2002.
13
Nom divin apparaissant dans les papyri magiques de la Grèce antique et sur de très nombreuses amulettes, au point qu’il est synonyme de ce terme. Cf C. Lecouteux, Charmes, Conjurations, Bénédictions, Paris, 1996, p. 14.
14
Cf. Ph. Demonsablon, « Note sur deux vêtements talismaniques », Arabica 33 (1986), pp. 216-250 ; C. Hamès & A. Epelboin, « Trois vêtements talismaniques provenant du Sénégal », Bulletin d’Êtudes orientales 44 (1992), pp. 217-241.
15
Pour une petite liste de ces grimoires, cf. C. Lecouteux, Le Livre des grimoires…, op. cit., introduction.
16
Magie im Mittelalter, Munich, 1992, pp. 91-96.
17
Nous suivons ici la belle étude de L. Evans, Magical Jewels of the Middle Ages and the Renaissance particularly in England, Oxford, 1922.
Hors ligne Pascal
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Première partie

UNE TRADITION PEU CATHOLIQUE

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CHAPITRE I
DES MOTS « TALISMAN » ET « AMULETTE » ET DE QUELQUES DÉFINITIONS


Si l’on interroge les dictionnaires et les encyclopédies pour connaître la définition des vocables « amulette » et « talisman », on tombe la plupart du temps sur un renvoi de l’un à l’autre, et l’on reste sur sa faim. Se penche-t-on sur les études érudites qui abordent ce sujet, on constate la même chose. Dans un article paru en 1967, Wilhelm Froehner notait ainsi : « Le grec et le latin nous offrent à eux seuls plus de quarante expressions pour désigner le talisman. Tantôt c’est la forme ou la matière qui lui donne son nom (lamina litterata, breve, annulus) ; tantôt l’inscription (charactêres), la manière de le porter (ligamina, obligamenta, ligaturae, suballigaturae, en grec periapta, periammata, periartémata, katadéseis, katadesmoi), soit au cou (suspensiones colli), soit sur la poitrine (grec : kardiophulákion), ou enfin sa destination (servatorium, amolitum = amuletum, amolimentum, praevium, grec : phulaktérion, umuntérion, apotreptikos) qui est de garantir d’une maladie ou des effets d’un charme. Fascini, praefiscini, en grec abáskanta, probaskánia, sont ceux qui neutralisaient l’influence du mauvais œil 1. » Or, une bonne partie des noms que cite cet érudit s’applique aussi aux amulettes. Définir les concepts est donc une nécessité.
Jacques Marquès-Rivière différencie l’amulette, objet naturel ou peu travaillé, doté de par sa nature d’une vertu prophylactique, le talisman, résultat d’une fabrication, et le pentacle, forme plus évoluée de talisman 2.
Un autre savant, David Pingree, a, en 1987, proposé une distinction intéressante et qui est déjà en net progrès sur l’énumération de W. Froehner : « Une amulette est une pierre possédant un pouvoir surnaturel propre, qui peut être gravée et/ou consacrée et qui est utilisée soit comme sceau, soit comme phylactère. Je la distingue du talisman qui est une image plutôt métallique (parfois cependant de cire ou de boue) ou gravée sur une lamelle de métal. Sur cette image on accomplit un rituel fait d’incantations et de fumigations afin d’inciter l’esprit à investir le talisman et à lui transmettre son pouvoir. Si cet esprit provient d’un corps céleste, les instructions pour faire le talisman et le rendre puissant impliquent des considérations astrologiques 3. » D’une part, cette définition est réductrice et ne prend pas en compte, par exemple, les plantes dont les vertus magiques résultaient d’un rituel de cueillette précis et contraignant 4. D’autre part, les supports ont été bien plus divers que ne le laisse entendre D. Pingree qui ramène le talisman à un sceau et l’amulette à une pierre.
En 1984, B. P. Copenhaver propose ceci 5 : les amulettes sont des pierres ou d’autres objets attachés ou pendus au corps, ne comportant aucun signe, aucun mot, aucune image, alors que les talismans sont « la même classe d’objets décorés par des marques artificielles ». Cela revient à dire que les amulettes opèrent par elles-mêmes et en vertu de pouvoirs intrinsèques tandis que les talismans sont le résultat d’une intervention humaine qui, par le biais d’opérations magiques, investit un objet d’une puissance supérieure.
L’ethnologue Dominique Camus, que des enquêtes de terrain sur la magie et la sorcellerie ont confronté à l’utilisation d’amulettes et de talismans, est plus proche de la réalité dans sa définition :

« Le talisman est un bouclier imprégné de la “force des puissances cosmiques” qu’il capte. Outre qu’il est donc infiniment plus efficace que l’amulette, il n’est pas seulement un protecteur. En condensant les “forces universelles”, agissantes en tant que telles, par transfert il les met au service de son possesseur 6. »

En 1697, Valentin Loescher avait résolu le problème à sa façon, très simplement :

« Les amulettes sont licites, les talismans sont superstitieux et illicites 7. »

À l’aide des témoignages des textes, nous allons tenter de retrouver le sens que possédaient ces vocables dans les temps anciens.

I. AMULETTES

Amulette, du latin amuletum, attesté pour la première fois dans l’œuvre de Varron (Ier siècle av. J.-C.), dérivé du verbe amoliri, « écarter, protéger », est un phylactère, c’est-à-dire un objet tutélaire, portatif et personnel, figure, médaille, sceau, etc., auquel on attribue une vertu préventive contre les maladies, les affections, les accidents et les maléfices. Le vocable, qui apparaît en France au XVIe siècle, est féminin, mais il est masculin au siècle suivant, et il faut attendre 1877 pour que l’Académie française en fixe définitivement le genre grammatical. Cet objet porte différents noms et tout le monde connaît les mots « gris-gris », emprunté aux cultures africaines, « reliques, scapulaire, médailles » utilisés par les chrétiens, car les reliques sont aussi tenues pour des talismans ! « scarabée », en général une forme de bague, qui, venu des Égyptiens, fut connu en Occident médiéval grâce aux Romains. Certaines amulettes sont de simples porte-bonheur, d’autres sont dévolues à une fonction particulière, comme la « main de Fatima » qui, dans le Maghreb, est censée protéger du mauvais œil.
Compilateur de la plus grande somme d’informations de l’Antiquité classique, Pline l’Ancien, esprit rationnel et éclairé, ne cesse de tonner contre les impostures des mages et la crédulité de ses contemporains, et il évoque plusieurs fois les amulettes, ce qui nous permet de découvrir que toutes sortes d’objets peuvent en faire fonction. Il manie aussi, encore plus rarement que le vocable « amulette », celui de sphragides, « sceau, cachet », ce qui rejoint la tradition grecque et orientale et se retrouve au Moyen Âge, dès la fin du XIIIe, siècle où les auteurs de textes magiques et astrologiques parlent régulièrement de sceaux (sigilla).
Dans son Histoire naturelle, le grand érudit utilise « amulette » moins de dix fois et dans des contextes assez différents, ce qui nous permet d’en découvrir certains aspects. Ailleurs, il cite comme amulettes la racine de cyclamen, le sang de basilic qui est supposé vous protéger des maléfices, la chauve-souris. Quant aux grandes cornes dentelées des scarabées, — elles sont pour lui un phylactère servant à protéger les enfants, tout comme l’ambre qu’il faut leur attacher au cou. Mais bu ou lié, l’ambre est un remède contre la rétention d’urine 8 , dit-il en suivant Callistrate. Plus étonnant, selon Pline, est le crachat : cracher sur son urine ou dans sa chaussure droite avant de la mettre est une amulette 9 ! Nous constatons que le sens général du concept n’est pas forcément lié à un objet manufacturé.
Du témoignage de Pline ressort d’abord que la fonction des amulettes est protectrice, ensuite qu’à la limite tout peut servir à en confectionner. Une amulette se porte sur soi, attachée au cou ou à un membre, et Pline utilise presque exclusivement le verbe adalligare, « lier, attacher à », sous toutes ses formes grammaticales, et le Moyen Âge use du verbe gestare, « porter ». Les amulettes relèvent d’un savoir médical et magique que seuls détiennent les mages qui possèdent la connaissance des vertus cachées de tout ce qui nous entoure. Pline ne donne qu’un seul exemple de magie pure, l’utilisation de deux lettres grecques écrites sur un parchemin, sans que nous sachions ce qu’elles recouvrent.

L’héritage linguistique de l’Antiquité classique fut parfaitement connu des érudits et des écrivains. Au XVIIe siècle, Jean-Baptiste Thiers nous fournit une liste de synonymes du grec phylakterion 10, « en latin Phylacterium, periaptum, periamma, Pictatiolum, conservatorium, servatorium, ligatura, amolimentum, amuletum, ou pour mieux dire, amoletum, selon Vossus, qui le dérive du verbe amolior ». Ce sont des remèdes superstitieux condamnés par les conciles et par les Pères de l’Église. On les lie et on les attache « au cou, aux bras, aux mains, aux pieds, aux jambes, ou à quelques autres parties des corps des hommes & des bestes, pour chasser certaines maladies, ou pour détourner certains accidens ». En 1674, Grimmelshausen fait la somme des termes généralement utilisés et nous fournit des synonymes courants d’« amulette » : periaptes, fascinas et praeficines 11.
Julius Reichelt, dont la dissertation fut publiée en 1676, évoque une amulette appelée « bouclier de David » (scutum Davidis) et en profite pour définir l’objet : « Tout ce qui est attaché au cou ou à une partie du corps ou aux vêtements, ou est déposé en certains lieux pour repousser les maladies et fortifier le corps, que ce soit de façon naturelle et licite ou de manière superstitieuse 12. »
En 1696, J. D. Schneider nous livre ses réflexions sur le sujet et, en rapprochant pentacles — qu’on écrit aussi pantacle et dont les synonymes sont pentagramme et pétalpha 13 — periapta (l’un des noms des amulettes) et amulettes, tend à les assimiler, alors que le pentacle est une manière de talisman 14 :

« Pentacle : grande médaille faite d’une pâte magnétique enchâssée entre deux cristaux entourés d’une monture d’or ou d’argent, ou d’un cercle ; sur l’extérieur sont gravés des personnages célèbres. Ou bien les pentacles sont enfermés entre deux morceaux d’étoffe, comme un Agnus Dei 15 ou un scapulaire, chez les gens du commun. On les porte entre les vêtements et la chemise, dans la région du cœur.
Periapta : ce sont des boutons, des sachets ou des médailles, piqués à l’extérieur et remplis de poudres, d’animaux ou de pâte magnétique, pendus au cou avec un ruban.
Amulettes : elles sont semblables. On les porte au cou, ou au bras comme un bracelet, enveloppées de toile fine ou de taffetas. Il existe bien des bracelets préservateurs, par exemple contre le haut mal ou mal caduc, ceux du gui du chêne ou de corne du pied de l’élan. »

En 1710, M. F. Blumler donne une définition convenable de l’amulette : « Tout ce que les hommes s’attachent au cou ou à n’importe quelle partie du corps, se lient d’une quelconque façon ou portent dans leurs vêtements pour chasser les maladies, fortifier leur complexion ou acquérir autre chose est appelé amulette, que cela se fasse d’une manière licite et naturelle ou superstitieuse. Au sens étroit, le terme désigne un objet revêtu de caractères, d’images ou de figures servant à s’assurer des effets singuliers à l’aide des forces célestes (virtute quadam coelesti). Il y a des amulettes peintes, sculptées, écrites, dites tombées du ciel, déterrées, découvertes par hasard, fabriquées, des anciennes, des nouvelles, des grandes, des petites, des obscures, des métalliques, en papier, en pierre 16… »
En 1728, on traite d’amulette « tout remède qui, par un pouvoir interdit, protège des maladies ou les chasse et que l’on porte au cou ou sur le corps ». On appelle enfin les météorites utilisées en amulettes Goutte d’Apollon, Semences du Soleil et de l’Arc-en-Ciel 17.

II. TALISMANS

Talisman vient de l’arabe tilasm et désigne un objet (pierre, anneau, etc.) portant des signes consacrés auxquels on attribue des vertus magiques de protection et de pouvoir 18. L’arabe tilasm est lui-même tiré du grec telesma, qui possède un large champ sémantique. Pour Clément d’Alexandrie et Grégoire de Nazianze, il possède l’acception de cérémonie religieuse ; chez les Byzantins, celle de fantôme (stocheio), et pour André le Crétois, celle d’œuvre diabolique. Le verbe télo signifie « mener à terme », et le composé télétourgia, « le rite ». Il apparaît donc que le talisman est un objet consacré, sans doute rituellement, ce qui l’investit d’un pouvoir magique efficace et bénéfique. À l’époque byzantine, on croyait que de tels objets étaient le siège de divers démons incorporés en eux à la suite d’une cérémonie magique (télété).
Dans les temps anciens, nous rencontrons aussi Abrasax ou Abraxas qui désigne une pierre gravée de ce mot en caractères grecs sur l’une de ses faces, en partie ou en entier, et accompagnant souvent un personnage à tête de rapace et aux jambes de serpent, ou bien un serpent à la tête humaine entourée de rayons, c’est-à-dire le décan Chnoubis des anciens Égyptiens. Parfois, l’autre face est gravée de figures fantastiques et accompagnées de noms comme « Sabaoth, Adonaï, Ostris » (= Osiris) ou « Harpocratès ». Chiffrées, les lettres grecques d’Abraxas donnent 365. Selon les gnostiques de la secte de Basilide (IIe siècle) 19, ce nom est celui du dieu, père indicible et innommable de qui procèdent 365 esprits (pneumata) et royaumes. Peu à peu, « abraxas » en est venu à désigner des amulettes portant des symboles magiques qui visent à renforcer l’action thérapeutique d’une gemme. On trouve aussi le mot Ablagatagalba qui peut se lire dans les deux sens, donc c’est un palindrome…
Les talismans/telesmata étaient proches des objets hantés (stoicheioména: habités d’un stocheio), dont il existait trois catégories selon le but recherché et le procédé utilisé pour y faire entrer le stocheio. Nous en signalerons deux : les objets qui incorporent des démons bienfaisants, pour la sauvegarde d’une ville par exemple, tels ceux construits par Apollonius de Tyane, et ceux qui sont liés à la vie d’hommes importants, ou même de familles, qui périssent quand on détruit le talisman. Ces deux représentations ont longtemps survécu dans les légendes.
L’objet habité peut avoir toutes les tailles, mais on ne le porte pas nécessairement sur sa personne, on le détient simplement, individuellement ou collectivement, et il a une vertu plus étendue que l’amulette : il permet de se défendre, d’attaquer ou de produire des effets merveilleux. L’exemple le plus connu du monde occidental est le Palladium 20, une statue de Pallas tombée du ciel près de la tente d’Ilos quand le héros bâtissait Troie ; les Troyens voyaient en sa possession le gage du salut de leur ville. Le Palladium des Romains était l’Ancile, bouclier sacré tombé du ciel sous Numa Pompilius (714-671 av. J.-C.) 21. Mais si les érudits ont coutume de classer ces objets parmi les talismans des villes, il faut reconnaître que leur caractère magique et protecteur en fait plutôt des amulettes car aucune préparation particulière n’est évoquée.
Un autre objet magique très célèbre est l’anneau de Salomon, talisman circulaire gravé de deux triangles équilatéraux qui se coupent en formant un hexagone, au centre duquel est gravé le nom de Dieu. Au dire d’Hesychius, Pisistrate fit placer une sauterelle de bronze sur l’Acropole en guise de charme puissant contre le mauvais œil, et de très nombreuses pierres gravées de cet insecte se rencontrent dans les collections des principaux musées 22. Les talismans devaient être préparés selon un rituel compliqué, par la personne même qui devait en faire usage.
II Gemme gnostique.jpg
Pour Jean Albert Belin, en 1658, les talismans sont des figures astrales :

« Talisman n’est autre chose que le sceau, la figure, le caractere, ou l’image d’un signe celeste, Planette ou Constellation, faite, grauée ou cisellée sur une pierre sympathetique, ou sur un métail correspondant à l’Astre, par un ouvrier qui ait l’esprit arresté & attaché à l’ouvrage, & à la fin de son ouvrage, sans estre distrait ou dissipé en d’autres pensées estrangeres, au jour & heure du Planette, en un lieu fortuné, en un beau temps & serein & quand il est en la meilleure disposition dans le Ciel qu’il peut estre, afin d’attirer plus fortement ses influences, pour un effet dependant du mesme pouvoir & de la vertu de ses influences 23. »

Belin ajoute un peu plus loin : « La fin du talisman est d’attirer les influences des corps supérieurs pour des effets particuliers. » En 1679, Jean-Baptiste Thiers les définit comme « certaines figures qui sont de l’invention des philosophes arabes […]. Elles sont faites sur les pierres ou sur des métaux de sympathie, qui répondent à certaines constellations 24 ».
Retenons bien cette définition de « talisman » comme un sceau planétaire 25, car elle correspond exactement à ce que nous disent les manuscrits du Moyen Âge dans des traités intitulés, justement, les Sceaux (De sigillis). En revanche, Thiers ne voit aucune superstition dans les gamahées, c’est-à-dire des pierres portant une gravure naturelle.
Dans une dissertation soutenue en 1697, Jean Sigismond Kobligus distingue plusieurs significations du vocable « talisman » :

« Talisman possède trois sens. Pour les rabbins et les Arabes, il désigne une sorte d’amulette. Ensuite, stricto sensu, il désigne le type d’amulette fabriquée selon les règles des astrologues qui lui procurent l’influx des astres. Enfin, selon les philologues et les antiquaires, il désigne d’anciennes monnaies et gemmes ainsi que des monuments de l’Antiquité ornés de caractères astrologiques et magiques […]. On appelle pentacle une amulette signée de caractères 26. »

En 1728, un nommé Sperander nous dit cette fois que le talisman est « une image métallique […]. Item une figure particulière, faite sous certaines constellations ou certains aspects des étoiles, sur des pierres ou du métal, que quelques personnes superstitieuses utilisent pour toutes sortes d’actions allant contre la nature, et qu’elles portent au cou 27 ». Nous retiendrons au passage qu’« image » (imago, ymago) est, au Moyen Âge, le nom le plus courant des talismans astrologiques.

À la lecture de ces définitions, nous constatons que la différence entre amulette et talisman est à peine marquée. L’amulette est un corps possédant des vertus naturelles et dont l’emploi est, au Moyen Âge, licite sous certaines conditions. Le talisman est un objet fabriqué que l’on a investi d’un pouvoir magique grâce à un rituel contraignant les influences astrales à s’y condenser. Il faut entendre « fabrication » au sens large. Si le support est une pierre ou une gemme, on l’entaille ou on la grave ; s’il s’agit d’un métal, on façonne une lamelle à l’aide d’un marteau et on y porte une formule, des figures ou des symboles (characteres) ; si l’on choisit de la cire, elle doit être vierge, c’est-à-dire non imprégnée de qualités étrangères pouvant faire obstacle à la réception des vertus astrales. Pour le parchemin et le papier, il faudra utiliser une plume et une encre appropriées. À la fin de l’opération assez complexe, comme nous le découvrirons plus loin, l’objet est susceptible d’avoir des effets multiples, susciter l’amour ou la haine, provoquer la mort ou la destruction, mettre en fuite ennemis, bêtes, démons ou maladies, guérir certaines affections, procurer grâce, honneurs, considération, donner la victoire à la guerre comme dans les procès.…
Un talisman peut être une amulette et vice versa, c’est une question de taille et d’utilisation. Un même objet est donné pour l’un et pour l’autre. Prenons-en un exemple : « Portés sur soi, le bec et la langue du vautour sont bons pour les voyages nocturnes, disent les Cyranides, car ils éloignent les démons, les bêtes féroces, tous les serpents, tout malheur et, pour tout dire, ils procurent toute victoire, l’abondance des richesses, le bonheur des paroles, et font obtenir à celui qui le porte bonnes causes, gloire et honneur. » La première partie correspond exactement à la définition de l’amulette, la seconde relève des talismans.
La Lettre du Christ à Abgar, écrite sur du parchemin et portée sur soi, est une amulette, mais si le texte est écrit sur les murs d’une cité, comme ce fut le cas à Philippi, en Macédoine, ou si elle est fixée aux montants de la porte de la maison, elle devient un talisman au dire des Anciens. Le talisman est, entre autres choses, une incantation, une parole magique, un charme mis par écrit au lieu d’être récité ; selon sa destination, il est porté sur soi ou non ; c’est un objet personnel qui, s’il veut être efficace, doit tenir compte de tout ce qui touche à l’individu auquel il est destiné, d’où le rôle important que jouent les astres et l’astrologie dans sa confection. Il doit être préparé en fonction de leur position dans le ciel. Il peut se transmettre d’une personne à une autre sans perdre ses pouvoirs, notamment par le biais d’une impression sur de la cire, c’est donc aussi le nom d’un sceau (sigillum). Il n’était pas rare, au Moyen Âge, que des familles conservent un objet considéré comme le garant de leur bien-être et de leur prospérité.
Pour faire simple, nous retiendrons que l’amulette est avant tout un objet protecteur tandis que le talisman, tout en l’étant aussi, est un objet producteur ou pourvoyeur. Dans la première, ce qui compte est la matière, pour le second, l’important est le rituel. Pourtant, il faudra nuancer ce propos car, s’il est philologiquement exact, il ne correspond pas tout à fait à la réalité des faits. Nous constatons ainsi qu’à l’époque moderne « talisman » en vient à désigner tout objet magique, comme le révèle une section des Contes populaires de la Basse-Bretagne, par Luzel 28, tout simplement intitulée « contes à talismans ». Qu’y trouvons-nous ? Un bonnet, un bâton, un biniou, une bourse, une serviette, etc., tous objets magiques, ce qui témoigne d’une dérive sémantique du concept.
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