Clés de lecture pour entrer dans le Mathnawî, la quête de l'Absolu de Rûmî avec Hayat Nur Artiran
Transcription de la conférence du dimanche 26 avril 2020 avec Hayat Nur Artiran
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J’ai la conviction, malgré les difficultés techniques, que nous allons vivre un très bel entretien spirituel. Sans trop vous faire attendre, je souhaite entrer dans le vif du sujet. In cha Allah, nous allons parler aujourd’hui de Mevlana et de son œuvre magistrale, le Noble Mesnevi.
Dans un de ses vers, Mevlana nous dit « Nous sommes présents là où on nous invoque ». Et donc, in cha Allah, Mevlana est parmi nous aujourd’hui.
Avant d’aborder le sujet sur “Les clés de lecture du Mesnevi”, je souhaite dire quelques mots sur le Mesnevi lui-même, car pour pouvoir bien comprendre ce que dit le Mesnevi, il faut également savoir ce qu’est le Mesnevi.
Le Mesnevi dans sa totalité raconte l’homme à l’homme : sa venue du monde spirituel, dans ce monde-ci, sa vie durant ce monde, son cheminement intérieur et son perfectionnement spirituel. Tout cela est raconté dans les moindres détails dans le Mesnevi. Le Prophète a dit que le Coran et l’homme sont des frères jumeaux. Nous pouvons considérer également la même chose pour le Mesnevi car le Mesnevi tire son secret du Coran lui-même. Et, à l’instar du Coran, le Mesnevi raconte l’homme à l’homme. C’est d’ailleurs précisément pour cette raison qu’il est depuis plusieurs siècles et d’une manière constante, une œuvre tant appréciée. De fait, chacun va pouvoir trouver dans le Mesnevi quelque chose qui lui parlera, qui fera écho à ce qu’il vit intérieurement.
Nous avons dit que le Mesnevi raconte l’homme à l’homme. C’est l’expression d’un combat constant entre l’âme charnelle (nafs) et l’intelligence de l’homme. De fait, l’homme est un être créé de terre et composé d’une intelligence et d’une âme charnelle. La femme est le symbole de l’âme charnelle qui habite l’homme ; l’homme (le mâle) est le symbole de l’intelligence. Sauf exception, cette situation prévaut dans tout le Mesnevi. Et sauf exception, ce langage symbolique se retrouve dans tout le Mesnevi. Si la femme est le symbole de l’âme charnelle, ce n’est pas du fait qu’elle est dominée par son âme charnelle, mais parce qu’elle a la capacité d’enfanter.
Les grandes figures du soufisme disent que l’âme charnelle est un dragon doté de sept têtes : si l’on coupe l’une des têtes de cette âme charnelle, soixante-dix autres têtes naitront de ce même endroit. En suivant cette image, l’âme charnelle est symbolisée dans le Mesnevi par la femme car elle aussi a cette capacité d’enfanter. Si ces symboles présents dans le Mesnevi ne sont pas correctement compris, alors on ne peut pas comprendre Mevlana et le Mesnevi correctement. Plus loin, je serai amenée à parler de ces symboles à nouveau pour en donner quelques exemples.
Je poursuis donc notre sujet initial. Dans sa forme originelle, le Mesnevi se présente comme un poème composé d’environ vingt-six mille distiques (deux vers qui forment un couplet). Il s’agit donc d’une œuvre volumineuse composée de six tomes. Pourtant, Mevlana n’a pas écrit cette oeuvre si prodigieuse en prenant une plume entre ses mains et une feuille de papier. En proie à l’amour et à l’extase, il a déclamé chaque vers spontanément, à tous moments et en tous lieux, et c’est son proche ami, Hüsameddin Çelebi, qui les a consigné par écrit.
Pensez au fait que nous sommes en présence d’un livre de six tomes, alors que Rumi a déclamé ce texte spontanément. Chacune de ces phrases a pris une forme poétique parfaite en couplets rimés. C’est là quelque chose qui n’a pas son équivalent sur terre jusqu’à présent. Ce simple fait suffit à démontrer que le Mesnevi n’est pas un livre ordinaire, qu’il s’agit d’un miracle manifeste qui procède de la Sagesse de Dieu. Selon les travaux de recherche académique, le Mesnevi commente mille cinq cents versets coraniques et deux cent soixante hadiths du Prophète.
Dans sa préface, Mevlana dit la chose suivante sur le Mesnevi :
Sans nul doute, le Mesnevi est un remède des cœurs : il dissipe les chagrins, aide à la juste compréhension du Coran, embellit le caractère des hommes. Seuls ceux qui sont purs peuvent toucher le Mesnevi : le Mesnevi a été descendu du Seigneur des mondes.
Il nous faut expliciter ce premier distique. Mevlana nous dit que seuls ceux qui sont purs peuvent toucher le Mesnevi. Cela ne signifie pas que l’on ne puisse toucher formellement le Mesnevi, cet océan de sagesses. Cela veut dire qu’on ne peut atteindre sa Réalité intérieure et les sagesses qu’il recèle. La pureté dont il est question dans ce distique, est celle des pensées et des ressentis, la pureté du cœur. Il y a dans le Mesnevi un grand nombre de paraboles et de symboles, et beaucoup de gens sont incapables de les comprendre. Nombreux ceux qui critiquent ces paraboles. Comme Rumi savait que cette mauvaise compréhension allait advenir, il dit aussi dans la préface, en évoquant la sourate La Vache : Dieu ne répugne pas à proposer en parabole un moucheron ou quelque chose de plus conséquent. Les croyants savent que c’est la Vérité venue de Dieu. Les incrédules disent : “Qu’est-ce que Dieu a voulu signifier par cette parabole ? Le Coran en dirige ainsi un grand nombre, Il en égare ainsi un grand nombre.
Il en est de même du Mesnevi. Certains s’orientent grâce aux paraboles du Mesnevi, d’autres incapables de les comprendre, s’égarent. En vérité, la juste compréhension de la réalité intérieure du Mesnevi nécessite une intelligence spirituelle particulière et une éducation spirituelle de haut niveau, car généralement les histoires qui y figurent ont été narrées à travers des symboles. Certes, y figurent aussi des histoires ou des thèmes qui sont suffisamment clairs en eux-mêmes et unidimensionnels, mais plus rarement.
Si, à première vue, les histoires du Mesnevi semblent être de facture ordinaire, elles recèlent, en vérité, des sens d’une grande profondeur. La compréhension de ces histoires n’est pas aussi simple qu’il y paraît. De ce fait, il y a dans la confrérie Mevlevie une fonction spirituelle essentielle, celle du Mesnevihan. Elle est celle de la personne qui lit le Mesnevi, fonction liée à un système d’éducation spirituelle immuable qui perdure depuis Mevlana. Ainsi, dans la confrérie mevlevie, afin que les sujets et les histoires du Mesnevi soient correctement compris, des Mesnevihan, formés selon cette éducation spirituelle, lisent le Mesnevi et le commentent pour en expliciter les symboles qu’il contient. Ces personnes expertes du Mesnevi sont donc dotées d’une fonction spirituelle très spécifique. Certes, tout un chacun peut lire le Mesnevi, mais il a été jugé nécessaire d’écouter le Mesnevi à travers l’enseignement de ces personnes habilitées afin d’accéder à une juste compréhension de ses histoires et des vérités qui s’y expriment.
Mon maître, Şefik Can Dede, était précisément un Mesnevihan : c’était un être particulier qui consacra toute son existence de 99 ans à Mevlana et au Mesnevi. Lorsque nous lisions ensemble le Mesnevi, il sursautait parfois et me disait d’une voix forte : « Madame Nur, est-ce que vous entendez ? Entendez-vous les battements de cœur de Mevlana entre les lignes ? Ressentez-vous son émotion quand il déclamait ces vers? Parvenez-vous à capter le parfum de Mevlana ? Ainsi, quand nous lisions ensemble le Mesnevi, il me questionnait sur ma capacité à percevoir toutes ces choses. Şefik Can Dede entendait les battements de cœur de Mevlana, captait son parfum et ressentait ses émotions lorsqu’il lisait le Mesnevi. La compréhension que peut avoir un tel être est-elle comparable à celle d’une personne qui lit le Mesnevi pour faire des travaux de recherche académique ?
Une nouvelle fois, Mevlana a donné des clés dans le Mesnevi pour une juste interprétation de ses paroles :
Ô toi, qui veut capter de moi le parfum de la Vérité. Pour cela, il est nécessaire que tu meures à ton moi, sans quoi tu ne pourras pas capter mon parfum. Ne me regarde pas tant que tu es vivant, je ne suis pas tel que tu me vois en apparence.
Tant que tu ne seras pas délivré de toi-même, tu ne pourras en aucun cas trouver un chemin vers nous, c’est-à-dire une proximité vers nous. Pour trouver un chemin vers nous, tu dois venir de nous vers nous, en renonçant à ton propre moi.
Cela signifie que ceux qui sont encore habités par leur ego et leur moi, ne peuvent comprendre Mevlana et le Mesnevi. Il ajoute, dans un autre passage :
Nettoie ton visage, purifie-toi pour nous voir, délivre-toi des pensées de ton âme charnelle et de tes impuretés. Un homme impur ne peut nous voir.
Quand Mevlana parle de nettoyer son visage, il ne faut pas comprendre cela évidemment comme la nécessité de le faire avec de l’eau courante. Il s’agit uniquement de la purification des pensées, des émotions et du cœur.
Notre Mesnevi est une boutique de l’Unicité, la dualité que tu y vois est ta propre idole. C’est ta mauvaise compréhension. Il n’y a pas de place à la dualité chez nous.
Mevlana nous dit que, si en lisant le Mesnevi, il y a une dualité qui se dépose dans ton cœur, cette dualité appartient à tes propres pensées, car nulle place à la dualité dans le Mesnevi. Et pour ceux qui participent à des enseignements sur le Mesnevi, il donne ce conseil :
Crois-tu que tu puisses tirer profit du Mesnevi simplement en le lisant ou en l’écoutant ? Il faut au préalable être doué de foi pour bénéficier de son influx spirituel. Et puis, il convient de suivre les conseils du Mesnevi et de le vivre.
Cela veut donc dire qu’une simple lecture du Mesnevi et une participation à des enseignements sur le Mesnevi ne suffisent pas. Il faut être doté d’une foi puissante et appliquer dans notre existence ce que nous avons lu ou écouté.
Pour finir, je souhaite citer cette parole essentielle de Mevlana à propos de lui-même.
Je suis l’esclave du Coran, je suis la poussière sous les pas de Muhammad.
Et si quelqu’un interprète mes paroles d’une autre manière et les véhicule,
Je présente mes doléances pour cette parole et contre la personne qui la prononce.
Mevlana exprime ici l’idée que ses paroles trouvent leur source même dans le Coran et dans les hadiths du Prophète, et qu’il présente ses doléances contre toute autre forme d’interprétation.
Je souhaite aussi expliquer brièvement ce que disait mon maître Şefik Can sur la manière de lire le Mesnevi. Lui qui était capable d’entendre les battements de cœur de Mevlana à la lecture du Mesnevi, faisait cette recommandation :
Ne lisez pas le Mesnevi comme si vous lisiez un roman, mais lisez-le en vous drapant de l’état d’esprit propre à l’acte de dévotion. Que votre but ne soit pas de finir le Mesnevi, mais de le comprendre. Lisez peu, mais méditez sur ce que vous lisez. Si vous comprenez des vers, partagez-les avec des personnes capables de vous comprendre. Mais, si un passage obscur se présente à vous, n’ayez pas d’inquiétude et n’essayez pas de faire des interprétations personnelles. Continuez à lire. Vous verrez ainsi que, une ou deux pages plus loin ou une ou deux journées plus tard, Mevlana lui-même va éclairer le point sur lequel buttait votre compréhension.
En résumé, pour pouvoir comprendre correctement le Mesnevi, il s’agit d’être au préalable doué de foi et de disposer d’une pureté de pensée. La bonne approche, n’est pas celle d’un lecteur de roman, mais celle de celui qui accomplit un acte de dévotion. Il ne faut pas oublier que ce qui est raconté dans le Mesnevi l’est à travers des symboles. Je souhaite vous donner quelques exemples de ces symboles dans la mesure du temps imparti.
Prenons les dix-huit premiers distiques du Mesnevi. Mevlana y parle du ney, la flûte de roseau. Le ney est donc un instrument de musique. Mevlana a réalisé l’ensemble du Mesnevi, composé de six tomes, à travers le ney. Si l’on ne perçoit pas qu’il s’agit en fait d’un symbole, on pense que Mevlana nous parle d’un simple instrument musique. Alors que ce ney symbolise le Prophète et les grands saints héritiers des prophètes. En fait, le ney est le symbole de Mevlana lui-même.
Pour permettre une meilleure compréhension des symboles présents dans le Mesnevi, je souhaite en résumer la première histoire.